Vent a cappella, Zadar (Croatie)

Édifice du paysage culturel de Zadar

 

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L’Orgue de mer de la presqu’île de Zadar est dessiné par l’architecte croate Nikola Basic. Il prend la forme d’un escalier et joue une musique incessante produite par les forces de la mer et des vents. C’est au nord de la Dalmatie, en Croatie, que cette jetée sur la côte Dalmate résonne d’une étrange façon. Elle attire les riverains curieux, les flâneurs des îles, les vagabonds de la mer et des vents. Mais elle attire aussi les guides touristiques, les cliquetis des appareils photo, les fêtes de la musique, les amoureux du printemps et les étudiants en architecture. Éclectisme.

L’Orgue rend manifeste une perception du paysage au regard des Européens. Mais s’il se base sur la rêverie d’un morceau de front de mer bercé par les vents, il n’oublie pas le regard des autochtones. Cette mixité est le fondement du «paysage culturel» de Nikola Basic. Les rites et les mœurs s’uniformisent, et la Croatie se tourne vers l’Europe. En juillet dernier le pays intègre l’Union européenne. Les lettres cyrilliques de la langue serbo-croate sont progressivement remplacées par l’alphabet latin. À Zagreb la capitale, la population jeune parle déjà anglais. À Zadar, sur le littoral, il n’en est pas encore question, et malgré ses apparences de carte postale, la cité n’est pas envahie par les vacanciers. C’est une ville étape entre l’Italie et Dubrovnik. La compagnie Ryan air vient tout juste d’ouvrir une ligne aérienne. Depuis mars elle relie Paris à Zadar. Sans elle, il faut traverser le pays depuis Zagreb par car. Les sept longues heures rappellent que Zadar est au bout d’un pays de montagnes désolées. C’est le même paysage que celui découvert par Albert T’Serstevens lors son voyage sur la côte balkanique en 1930:

« C’est une étroite bande de roche qui suit l’Adriatique, de Zara à l’Albanie. […] Elle se continue en mer par trois ou quatre rangs d’îles minces et allongées qui sont les sommets de chaînes calcaires parallèles à celles du littoral. Ainsi le sol dalmate figure une série de vagues montagneuses qui s’étendent en ligne droite, du nord-ouest au sud-est ».

Ce n’est qu’après un virage dans le massif du Velebit au milieu des Alpes dinariques que brusquement le climat méditerranéen se manifeste. En une vingtaine de mètres, il n’y a plus un flocon dans le ciel. La tempête de neige du Knin s’arrête au même endroit que la famine du siècle dernier. Il n’y a plus de fermes abandonnées ni de maisons habitées délabrées. Il n’y a plus non plus, ni manteau blanc, ni conifères, ni le souffle de la Tramontane. À la place une terre rocailleuse et poussiéreuse, trimbalée par les bourrasques de la Bora, se colle aux vitres ; et quelques bosquets d’argousiers, de genévriers, d’oliviers suivent la route zigzagante du col. Au bout, c’est Zadar. Et, au bout de cet itinéraire, il faut aller au bout de la ville médiévale, et encore une fois, au bout de la presqu’île pour écouter l’Orgue et jouir de sa fascinante monotonie.

Un son sourd mêlé à des notes aiguës s’échappe de l’Orgue de mer. L’instrument de musique est conçu par Nikola Basic, par des ingénieurs en hydraulique marine, et des experts musicaux. Si cette complainte continue existe aujourd’hui, c’est en réponse à la commande de la ville de Zadar en 2005. Le port de plaisance doit être réhabilité. Le dispositif que propose l’architecte se compose de trente-cinq tuyaux répartis sur soixante-quinze mètres linéaires. Dans une démarche que son concepteur qualifie de minimaliste, l’Orgue est caché sous les nouveaux quais du port. Ceux-ci ont une surface plane et minérale. Mais sur la partie sud, un double escalier descend d’environ deux mètres cinquante, au niveau de l’eau. L’escalier se déroule dans une épaisseur de dix mètres. Ses larges emmarchements en pierres calcaires abritent l’Orgue de mer. Les marches blanches, dont la première contremarche est striée, recouvrent la tuyauterie. La promenade de béton monotone d’après-guerre a disparu du littoral. À Zadar on aime la mer; on aime vivre dehors. L’Adriatique est toujours dans l’air de la ville et dans la chair des habitants. Et ils marchent le long de l’eau, ces Méditerranéens. Leurs rythmes se modifient près de l’instrument. Ce dernier attire à lui les voyageurs amateurs et les amoureux de ces tonalités mystérieuses. Mais il n’y a pas de piège dans l’Orgue de Zadar, sauf peut-être celui de perdre des minutes à rêver ; ou peut-être encore, celui d’oublier l’attirail de tuyaux camouflé.

Coupe de l’orgue, de Nikola Basic
Coupe de l’orgue, de Nikola Basic
Orgue de mer, photographie personnelle, 2012
Orgue de mer, photographie personnelle, 2012

 

Entre la houle et ses ressacs, les notes de musique rappellent à Nikola Basic la mer hurlant dans les grottes de la côte de Dalmatie. Mais l’architecte évoque aussi les sifflements des cornues, ces verreries de chimie étroites pour la distillation, ou encore les chants a cappella dalmates traditionnels. La musique n’est pas clairement identifiable. Qu’importe si on ne sait pas ce qu’on écoute. Les usagers sont immobiles. Ils s’assoient sur les marches aux allures de gradins, et regardent le cordon que forme au large l’archipel de Kornati. Ce rapport frontal cadre visuellement un morceau du paysage. Il rappelle les peintures de paysage de la Renaissance. C’est un paysage in visu. Or, par la mise en mouvement du corps, le voir devient le faire. L’individu est considéré comme actif. Mais alors, que se passe-t-il lorsque son corps est immobilisé ? L’usager n’est pas figé n’importe où. Il est au bout de la jetée. Il est entre l’archipel déserté et la ville. Il est dans le vent et dans les sons. Il est en haut ou en bas de l’escalier et fait toujours face à la mer. Mais, l’escalier n’est pas un escalier : les marches ne mènent nulle part. Ce sont des assises. Personne ne descend se baigner dans cette eau. Bien que l’individu soit immobile, l’analyse de sa perception cognitive du paysage démontre que l’usager devient acteur. Les modalités in visu et in situ de ce paysage sont bousculées: les hommes ont une relation directe avec la matérialité du paysage. Il y aurait alors deux matérialités du paysage. D’une part celle où l’homme est passif: l’usager est observateur. Bien qu’il soit quelque part, l’homme n’est pas environné. Il est absent. D’autre part, il s’agirait d’une matérialité active du paysage. L’homme est acteur. Il est attentif pour diverses raisons et relations à ce dans quoi il est.

Très vite nous comprenons que nous ne sommes ni dans la Dalmatie, ni dans Zadar, mais dans le vent. Par l’effet d’une singularité géographique, le souffle est sans interruption sur la pointe de la presqu’île. Le vent ne se repose jamais. Le soleil peut bien se coucher, l’aurore se lever, le vent est toujours là, monotone, très tendre, infatigable, éternel. Il naît au loin, dans la mer des vents. C’est l’aire où les vents irréguliers prennent naissance. Leurs directions rappellent les rhumbs cartographiques, et façonnent la houle jusqu’au rivage. L’étrange est que cette tempête inépuisable et douce n’a rien de désagréable, au contraire. Elle anime l’Orgue de mer et compose les partitions de l’instrument. L’Adriatique, elle, est cantonnée dans un rôle hydrique.

Ce rapport à l’homme et au paysage, Nikola Basic en a besoin. Lors de la conférence « Le paysage comme matrice » à la cité de l’architecture de Paris le 18 décembre 2012, l’architecte n’explicite ni sa démarche, ni ses projets, ni ses références. Il parle des hommes. L’homme est un terme qu’il met en tension avec la Prima Natura. Dessus, il projette une représentation qu’il appelle le paysage culturel. Ce niveau est une analyse préexistante au projet. Par exemple, Nikola Basic n’entend pas le paysage comme une topographie ou une géographie, mais comme une succession de petites histoires ancrées dans un lieu donné. Le paysage culturel est un édifice. C’est un socle.

Conférence sur le paysage culturel de Zadar à la cité de l’Architecture de Paris

Peut-être que la plus grande spécificité de Nikola Basic vis-à-vis de cette notion est d’être lui même natif des îles de Dalmatie. La terre de l’actuelle Croatie est convoitée et bagarrée depuis des lustres. Jusqu’en 1995 les guerres d’indépendances mutilent le pays jusqu’à ne laisser qu’une haine aux peuples, et un profond désespoir des villes détruites aux îles abandonnées. C’est alors que la même notion de paysage culturel devient une donnée projectuelle. Le lieu est l’endroit où intervient l’architecte. Nikola Basic cherche le l’énergie du lieu. Son objectif premier est de créer une « nouvelle communauté » pour laquelle il faut « un sentiment d’appartenance fort ». Alors, le paysage culturel est en édifice. C’est une construction physique et mentale. Aussi faut-il à Zadar un projet permettant de fonder une communauté mixte qui ne partage aucun repère commun. Nikola Basic veut prouver que « l’architecture et les hommes peuvent produire autre chose que des horreurs ». Les marches de l’Orgue sont posées sur des siècles tragiques de bombes, d’histoire et de morts.

En cherchant à s’échapper de cette notion d’horreur, la réflexion de Nikola Basic part à l’extrême opposé. Du tragique il passe à l’évasion poétique par le registre maritime. Le travail de l’architecte réinvestit un lieu auquel le paysage culturel de Zadar tournait le dos. Non pas que la jetée fût oubliée, mais la somme de petites histoires délaissaient l’endroit. Les guerres, les reconstructions, l’éclectisme d’une population dynamique dominent le paysage culturel préexistant. C’est un socle. En face de ce paysage cultivé, il y a un paysage physique peu accessible. Certes il est ‘beau’, mais fréquent sur la le littoral de Dalmatie. C’est un paysage ordinaire. L’architecte se concentre dessus. Il travaille sur une halte face à cette étendue d’eau et d’îles. Le dessin des quais ancre les hommes sur un lieu précis. Il incite les individus à devenir des usagers de l’emmarchement : l’Orgue émet une musique intrigante. C’est en rendant cette partie des quais spectaculaire que Nikola Basic révèle la présence habituelle du paysage quotidien de Zadar. Pour autant, l’endroit n’est pas une attraction. Outre l’atmosphère sonore que crée l’instrument, le paysage intervient directement sur l’usager. Assis sur les marches, tantôt les hommes forment une communauté lorsqu’il s’agit d’une relation au proche. Tantôt l’immobilité de l’assise met en tension l’homme et le paysage physique à travers sa perception cognitive. Le paysage in visu que cadre l’Orgue est un paysage in situ. Alors, il faut étayer la notion de paysage culturel. C’est un édifice, mais c’est également un processus qui le rend en édifice, sur lequel une grille d’interprétation mentale est projetée. Le paysage est cultivé. Seulement à ce moment-là, il y a à nouveau, un socle référence, également préexistante. En se demandant comment la matérialité de ce paysage construit le paysage culturel, une somme de petites choses, de petits détails, demande à être mise en lumière.

Le cas de Zadar démontre le paysage culturel dans sa dimension d’analyse, de projet et d’influences. Ce sont les trois grilles que Nikola Basic laisse entendre lors de la conférence. Il faut les trois niveaux de lecture successifs pour que la communauté naisse sur l’Orgue et perdure au-delà. Le premier concerne la réalité physique de l’œuvre. Il s’agit de comprendre quelles relations entre les hommes le dessin physique des paliers façonne. En second, il faut lire « les échanges d’énergies avec la Nature » dans le sens de la ‘Nature’ vers les Hommes. Ceux-ci sont vecteurs d’une matérialité du paysage active. Puis, le phénomène se lit dans le sens inverse : que créent les Hommes vers la ‘Nature ? C’est la projection culturelle des quatre éléments basée sur une situation géographique singulière : à la pointe de la presqu’île.

En 2005, la ville balnéaire n’est touchée ni par un saccage militaire, ni par une crise économique, ni par un désastre climatique.Au lieu « d’horreurs », il y a un port de commerce et de pêche prospère, des échanges de marchandises avec l’Italie, et la candidature du pays à l’entrée dans l’Union européenne vient d’être déposée. Mais il y a aussi un port de plaisance longtemps oublié. Le climat de l’Ex-Yougoslavie a détourné les paquebots du littoral croate depuis de longues années. Tension et guerre ne font pas bon ménage avec la clientèle européenne qui préfère les côtes Grecques. C’est seulement depuis 2003 que le trafic reprend timidement. Il y a aussi beaucoup de béton utilisé pour les reconstructions d’après-guerres sur le littoral. Zadar est meurtrie : « sans les bombardements de la Seconde Guerre mondiale, Zadar pourrait rivaliser avec Dubrovnik. Polie par les siècles, sa pierre blanche confère un indéniable cachet à ses places et à ses rues». La population de Zadar ne se renouvelle pas de génération en génération. Ce sont des nouveaux arrivants qui s’établissent au milieu des anciens ménages. Souvent ce sont des étudiants, ou de jeunes foyers. Pour fonder sa communauté, Nikola Basic fait appel au paysage culturel. Bien qu’il précise lui-même que la ‘Nature’ en tant que Prima Natura n’existe plus en Croatie, son projet est tourné vers les derniers morceaux de ‘Nature’ qui bordent Zadar. C’est à dire, la mer dans son étendue d’infini, le vent depuis la mer des vents, le soleil couchant au bout de la presqu’île, et l’archipel qu’ont fui les populations. Alors, la piste des quatre éléments qu’a lancé brièvement l’architecte prend tout son sens. Le parallèle entre l’eau, l’air, le feu, et la terre est incontournable. L’Orgue est sur ce point de convergence des matières. Dessus, les hommes sont au bout de et en même temps ils n’y sont pas encore.

Peu de publications évoquent l’Orgue de mer comme un espace public. Le projet est devenu une « œuvre » dans la communication classique. Même si Nikola Basic se défend d’avoir créé une attraction touristique mégalomane, il n’en profite pas pour expliquer sa démarche, l’esthétique qu’il adopte, ses références ou encore la commande précise. Alors peut-être que l’une des entrées serait de comprendre comment fonctionne l’instrument. Intuition. Le vent devient la colonne vertébrale des recherches. La mer et le vent ont tous deux leurs arguments. Lequel active le mécanisme? Cette question détermine un premier corpus avec chaque ouvrage sur le climat dont un chapitre au moins est dédié au vent. Le phénomène est entre pressions et courbes isobares. Mais peu d’écrits le considèrent comme un acteur du paysage. C’est cette sensibilité qui détermine le sujet d’étude. Le projet de l’Orgue n’est pas uniquement un escalier musical. Il s’étend au paysage des îles kornati qui lui font face, et au-delà à la mer des vents. Puis dans le dos de l’Orgue, ce sont les montagnes du Vélébit et la Bora qui marquent une frontière. L’Orgue, tout comme l’usager est englobé. Il est entouré de ces différents vents. Trop facilement vécu comme contrainte dans l’espace public et comme contrainte pour l’homme, le vent est pourtant un formidable outil de création de paysage. Outre les paysages dits naturels, ceux des dunes façonnées, ceux des falaises érodées ou encore ceux des arbres voûtés, le vent est aussi à l’origine de grands tracés urbanistiques ou la cause de l’orientation d’une petite rue. C’est ce que le géographe voyageur Edgard Aubert de la Rüe écrit dès 1940.

« La connaissance exacte du régime des vents est donc indispensable en vue de l’établissement de tout plan d’aménagement ou d’extension d’une agglomération urbaine de quelque importance. […] Un autre facteur doit préoccuper les urbanistes: c’est la turbulence ou l’agitation tourbillonnaire de l’atmosphère, de quoi dépend la vitesse de diffusion des fumées et des gaz que les cheminées d’usines projettent dans l’air »

Alors, il y aurait une corrélation entre le vent et le surnom de l’Orgue de mer : Orgue à Vent. L’instrument n’est pas situé au hasard sur l’eau. Mais l’architecte ne mentionne jamais le vent dans ses choix. Le spécialiste des vents, géographe, Jean Risier précise dans son livre Les espaces du vent comment la mer des vents façonne la houle. C’est ainsi qu’une logique prend corps. La houle est rythmée par les saisons. L’Orgue est une œuvre saisonnière. Et puis le vent entraîne d’autres pistes de recherche: celle de la perception cognitive qui débute avec la lettre de l’humaniste Francesco Petrarca au Mont Ventoux en 1353. Il y a aussi la culture du vent dans ce pays. Ensuite, Gaston Bachelard évoque ce vent matière fondateur d’un imaginaire matériel invisible. Ce phénomène climatique devient un des repères communs nécessaire à la communauté culturelle que Nikola Basic cherche à mettre en place. En définitive, lorsqu’il faut comprendre comment le paysage culturel se façonne, c’est une multitude de détails qu’il faut saisir. Chacun renvoie à un aspect culturel et identitaire de la Croatie. La roche, les chants, les claviers, la religion, l’itinéraire, la guerre, la limite, ou encore le vent gravitent autour de la mécanique bien huilée du projet. Ce sont des thèmes séparés. Ce sont des fenêtres que l’on ouvre une à une. Certaines donnent à voir les Balkans, d’autres la Dalmatie. C’est pourquoi le présent travail apparaît comme une compilation de ces fragments. Ce sont des notes slaves, méditerranéennes et européennes. Ces traits culturels, physiques, ou dogmatiques fondent eux aussi le paysage culturel de Nikola Basic.

Quant au vent, c’est un phénomène traversant au paysage culturel là bas, à Zadar. Ce que j’appelle « Vents a cappella » est en quelque sorte une démonstration. Ces mots se réfèrent à des aspects culturels majeurs des Balkans. Il s’agit des chants polyphoniques. En Croatie ils portent un second nom: ce sont des chants glagolitiques dès le neuvième siècle. Ils sont sacrés et a cappella. Mais a cappella n’est pas uniquement vocal à Zadar. Ce sont des voix soutenues par un clavier, le plus souvent par des orgues puisque la Dalmatie en produit beaucoup jusqu’au dix-huitième siècle. Ce vent se retrouve dans les trois degrés évoqués du paysage culturel, et permet d’analyser la matérialité du paysage et l’imagination matérielle qui se dégage sur l’Orgue de mer.

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